Sans chien

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Présentation

Stelle voudrait ramener à la vie Crist, l’homme qu’elle aime. Elle cherche à le libérer du lien maléfique qui l’unit à ses parents, à sa famille. Du récit de ce grand amour transformé en calvaire jaillit une fabuleuse imprécation, un exorcisme plein de rage, de drôlerie et de poésie.

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Extrait

Le plus terrible était d’aller visiter Bouche-Tordue et Seins-en-gelée certains dimanches obligatoires. Même en pensant à la robe que j’allais mettre, je n’arrivais pas à retrouver mon insouciance. Quand le père entendait le vrombissement de la 4CV, il ouvrait le portail. J’apercevais son sourire tordu à travers les chiures de mouches du pare-brise. Quand il claquait la porte en fer juste derrière nous, les quatre roues à peine passées, le bruit de la serrure était comme un déclic, je commençais à me disputer avec Crist sur la conduite à tenir en sortant de la voiture parce qu’ils nous attendaient plus tôt et que l’on s’était arrêté plusieurs fois en route pour faire pipi, surtout moi. La mère ricanait derrière ses lunettes, congestionnée au-dessus de ses fonds de sauce et de ses fonds de tarte. Des œufs durs plein les mains, elle nous accueillait les seins derrière un torchon en disant « bonjour mon grand ». Je faisais partie du lot. Ensuite les mains dans la pâte c’était « que vous êtes beaux » et moi j’entendais « c’est pour mieux te croquer mon enfant ». Je courais me pendre dans le placard avec mon manteau mais très vite le père me dépistait en disant « on vous attendait ». Pourtant il n’était pas encore l’heure de fermer les volets. Il y avait tout un dimanche avec son midi et son après-midi. Pour cela il fallait très vite se coller à la nappe, un pied de table entre les jambes, car ils étaient venus nombreux tous les enfants de Bouche-Tordue et Seins-en-Gelée, à l’appel du père, prévenus de notre visite ils étaient tous là à nous regarder. Le père était allé tous les jours de la semaine remplir des caddies au supermarché en prévision de ce dimanche-là, alors il fallait se mettre à table à midi, on nous attendait. Je me retrouvais entourée de 24 yeux inquisiteurs qui se demandaient pourquoi Christ était parti rejoindre cette étoile de prisunic alors qu’eux ils étaient tous là, immuables ectoplasmes protégeant la honte. Des yeux inquiets et ricaneurs pas sûrs de ce qu’on trouve dans ceux des autres. Il y avait les gros en bout de table se protégeant derrière leur couenne, pas très causants, les nerveux posant toujours les mêmes questions avec les mêmes mots et ayant peur d’avoir une réponse, les belles-sœurs, les beaux-frères, les beaux-parents, la belle-mère, le beau-père, tout ce qu’on peut trouver de beau dans une famille. Le père détordant sa bouche pour engouffrer les morceaux de mie qu’il trempe dans la sauce de tous les plats. La bouche dégoulinante et le ventre suant tendu sur la nappe, il bouffe sa honte jusqu’à la lie. Dans une apnée rouge violacé il dit « buvez, mangez, on s’est donné assez de mal ». Cloporte obscène, il se transporte en va-et-vient vers la mère à la cuisine, la raie du cul dépassant de la ceinture du pantalon, il assure le cheminement du ravitaillement. La mère vient dire « j’ai peur de ne pas en avoir fait assez » et lui il dit « viens t’asseoir ». Il veut qu’elle assiste aussi au massacre. Les bouches grasses parlent fort de rien ou ricanent, ça s’énerve même, mais pour parler politique alors ce n’est pas grave. Crist paraît heureux de montrer sa croix, il a juste mal au ventre, tout à l’heure il vomira mais il est habitué, on mange toujours trop chez ses parents. J’essaie d’échapper à un plat sur deux mais Bouche-Tordue me surveille « vous mangez trop de courgettes à l’eau ». Gros sac de cholestérol, qu’il crève. La mère dit « laissez-les ». Elle aime bien qu’on parle de politique parce que c’est un sujet inoffensif. Pas comme la vie et ses extases avec Dieu et son fils, elle en a encore des montées de lait quand il vient lui rendre visite. Elle confectionne des tartes, des crèmes, des moelleux, des flans, toute cette gélatine qui déborde de ses seins pour être enfournée dans la bouche de son fils chéri. Les autres elle s’en fiche, c’est lui qu’ils ont choisi, l’élu, parce que c’est le premier.

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